jeudi 2 mars 2017

C'est pas moi, c'est les autres

C'est à croire que le ressentiment est devenu le principal axe d'interprétation du monde.

Je lis le mot "discrimination" un million de fois par jour, dans des journaux ou des articles de blog qui sont tous exactement les mêmes, qui racontent tous exactement la même chose. Hier, nouvelle invention, c'était la "discrimination liée au fait d'être parent", et à l'intérieur de cette discrimination, un type se plaignait d'une autre discrimination, celle qui discriminait les pères par rapport aux mères. Et bien sûr, spectacle consternant, les commentaires de l'article étaient le lieu d'une lutte entre hommes et femmes, celles-ci répondant qu'en réalité, c'étaient les mères qui étaient discriminées par rapport aux pères, à l'intérieur de cette discrimination globale liée au fait d'être parent.

Est-ce que tout ce bordel est sincère, est-ce que c'est un jeu, ou bien est-ce de l'hypersensibilité ?

Quand on fait un pas en arrière pour voir le tableau, c'est à désespérer. La France est devenue un pays globalement traversé de ressentiment, un pays de jalousie, de mesquineries, où l'on ne sait pratiquement plus que réagir, et jamais créer (ou bien l'on fait semblant de créer, en copiant un truc à la mode dont on change la couleur, et un faux public se mystifie lui-même en feignant de trouver ça fantastique et l'oublie sitôt après avoir détourné les yeux). Je participe de moins en moins à des conversations, ces conversations qui me nourrissaient autrefois et dont je tirais plaisir par l'écoute d'autres points de vue que le mien ; et je suis de plus en plus pris à parti dans des interpellations, des discours graves et agressifs, tenus par des militants qui s'énervent, se raidissent sur leurs ergots, et où le point de vue différent est traité comme un argument à réfuter.

Je crois qu'on adore la possibilité que ce monde nous offre de nous prendre pour des génies d'humanité, des génies de tendresse et de sagesse, mais empêchés par le système. Nous sommes tous des agneaux, bien sûr, nous sommes tous absolument géniaux, c'est le système qui nous oblige à devenir agressifs et railleurs. On adore chicaner sur l'oppression qui oppresse, la discrimination qui discrimine, jusque dans la coiffure d'untel qui est une agression passive, et on cherche la douleur au quotidien, on la travaille, on en dégage les angles, et c'est dans son exposition et dans la recherche des coupables qu'on investit toutes nos forces créatrices.

Il faut voir Twitter, c'est édifiant : Lacrimosa toute la journée. C'est le ressentiment qui nous inspire, qui nous donne envie de nous lever le matin pour combattre les fascistes, les communistes, tous ces salauds. Où est le positif, où est la joie ? Chez Alexandre Jardin et son mouvement Bleu Blanc Zèbre, je l'ai brièvement cru (mais ses dernières interventions télé montrent qu'en réalité, il se complaît lui aussi dans la comédie ressentimentale). Ou bien à l'étranger. Mais en France ? Pas de joie, non ! trop légère la joie, quand il se passe tant de choses si graves. D'ailleurs, 87% des demandes mondiales de censure de tweets proviennent de France. Prenez un instant pour avaler : quatre-vingt-sept pourcents. C'est de l'hyper-vigilance antifasciste ou de l'hypersensibilité ?

Existe-t-il seulement un endroit où l'on peut encore se rendre, en France, sans entendre les caquètements de la foule en train de chercher qui accuser aujourd'hui, et comment ? Je sais que oui, bien sûr, et j'exagère l'ampleur du phénomène en dehors des réseaux, mais enfin il faut bien que je dise quelque part que l'eau monte... Car je doute que ce soit une civilisation d'avenir, celle dont la passion vitale est de détecter des discriminations à l'intérieur de discriminations discriminantes, alors que tous les jours pourtant, il y a la belle vie dehors.

Sur quoi, Abd Al Malik :


mercredi 22 février 2017

L'art contre le ressentiment

Céline


Mon grand-père adorait Louis-Ferdinand Céline.

Il était Juif, il avait connu le statut des Juifs en France, avait perdu son emploi d'avocat sous l'Occupation, mais il adorait Céline. Et si l'on abordait avec lui la question qui fâche, si on lui demandait comment il s'arrangeait de son antisémitisme, ce qu'il faisait des pages délirantes de Bagatelle pour un massacre, il ne se démontait pas : il répondait que Céline ne pensait pas ce qu'il écrivait, que c'était de la provocation. Il ne pouvait pas envisager le contraire.

Je n'ai pas lu Bagatelle pour un massacre, seulement des extraits ; mais ils m'ont suffi. J'aurais aimé donner raison à mon grand-père, mais je n'y ai senti aucune ironie. Et s'il y en a une, je n'en vois pas l'intérêt. C'est atroce.

Si je raconte cela c'est pour dire que, vraisemblablement, mon grand-père s'était fabriqué une version personnelle de Céline, pour laquelle il pouvait, sinon avoir de la sympathie, du moins éprouver une certaine proximité. Peut-être ne pensait-il pas vraiment que Céline faisait de la provocation. Mais il se laissait le croire, et entretenait avec son fantôme et ses œuvres une relation apaisée. Je veux dire par là que s'il avait rencontré Céline au coin d'une rue, il ne l'aurait pas évité et n'aurait pas été mal à l'aise. Je connais mon grand-père : il lui aurait sans doute parlé de littérature.

De nos jours, cette idée devient inconcevable. De nos jours, on imagine qu'un Juif croisant Céline au coin d'une rue devrait plutôt lui casser la gueule, comme s'il était soudain réduit à sa seule identité juive, réduit à n'être plus que ça : un Juif ; forcé à devenir pour un instant le représentant symbolique d'un peuple qu'il n'est pas.

C'est exactement ce qui est arrivé au judoka Teddy Riner, aux jeux olympiques de 2012, lorsque, après avoir remporté la médaille d'or, il est allé s'agenouiller devant son entraîneur pour embrasser ses chaussures. Riner expliquerait plus tard qu'il s'agissait d'une sorte de pari superstitieux entre eux (si je gagne, je te baise les pieds devant tout le monde). Mais il se trouvait que l'entraîneur était blanc, et Riner noir. Et alors, un étrange mouvement de protestation s'était élevé devant ce spectacle : plusieurs représentants d'associations antiracistes avaient manifesté leur malaise, ou bien s'étaient franchement scandalisés de voir ainsi un noir s'agenouiller devant un blanc. Ces gens n'étaient manifestement plus capables de voir seulement deux hommes, deux camarades heureux de leur victoire commune et partageant un instant de complicité : leur couleur de peau passait en premier, avant même leur humanité. Teddy Riner, à cet instant, n'aurait pas dû être Teddy Riner, mais le noir symbolique, représentant de tout un peuple réduit à sa seule dimension de peuple esclave. Honnêtement, je continue de trouver ces réactions abominables, écoeurantes. On peut faire mieux que ça, on peut s'élever au-dessus de ça.

jeudi 5 janvier 2017

De la magie

La magie c'est ce qui ne peut aucunement s'expliquer. A partir du moment où un phénomène quelconque peut être situé dans une chaîne de causalité, il n'est plus magique, on l'a rationalisé.

Un magicien qui fait sortir un lapin d'un chapeau, ça n'est magique qu'à condition qu'il n'y ait aucune explication ; que le lapin n'ait pas été caché dans le chapeau mais qu'il sorte véritablement de l'air, matérialisé à partir de rien.

Mieux, pour parler véritablement de magie il faudrait que le magicien lui-même ne sache pas comment il s'y est pris. Car admettons qu'un homme puisse matérialiser un lapin par la force de sa volonté : un tel prodige serait certainement qualifié d'abord de magique, car nous ne sommes pas habitués à voir notre monde fonctionner ainsi. Mais ce qui nous trouble, en vérité, c'est uniquement ce caractère inhabituel : en lui-même, le phénomène aurait vite fait de ne plus nous surprendre si on l'observait fréquemment. Car il n'est pas magique en soi : nous savons qu'il est lié à la volonté du magicien, donc qu'il a bel et bien une cause... On peut le situer dans une chaîne de causalité, et pour cette seule raison, le ver est déjà dans le fruit : il cessera un jour de nous paraître magique, comme ont cessé de l'être les coups de tonnerre, les aurores boréales et les feux follets.

Laissez donc passer quelques années, et étudiez sérieusement ce phénomène de matérialisation de lapin par la volonté : à la fin, vous aurez créé une science. Vous saurez comment ça marche. Vous aurez déduit des lois, vous saurez quelle formule on doit prononcer, comment faire apparaître deux lapins plutôt qu'un seul... et le sentiment magique aura disparu. Vous connaîtrez le mécanisme à fond, et il vous semblera aussi normal, aussi plat et mécanique que le roulement d'une bille sur un plan incliné.

Le vrai phénomène magique, c'est celui qu'on ne peut jamais comprendre, sur lequel la raison ne peut trouver aucune prise. Ce serait un phénomène dont les lois de fonctionnement changeraient du tout au tout aussitôt qu'on aurait commencé à les décrire. Un effet sans cause, gratuit, réellement hasardeux, c'est à dire indépendant de tout objet, de toute intention, de toute loi.

A première vue c'est impossible. Le monde étant traversé de part en part par la loi de causalité, on ne peut rien concevoir qui y échappe : ni phénomène matériel, ni acte, ni émotion. Rien n'arrive sans cause. On sait même qu'il est impossible à un être humain d'énoncer une série de chiffres totalement aléatoires : on y retrouve toujours des séquences inconscientes.

A première vue c'est impossible... Du moins à l'intérieur du monde. Car s'il y a bien quelque chose de vraiment insaisissable, quelque chose qui dépasse pour toujours le pouvoir de la raison, ce n'est pas un phénomène appartenant au monde, mais le fait même qu'il y ait un monde. La seule source de magie qui nous soit accessible, c'est celle qui fait que lorsqu'on ouvre les yeux, un monde se déploie devant nous : gratuitement, sans aucune raison, sans cause, sans explication. "J'existe, et le monde existe" : voilà tout ce que nous pouvons en dire, et le sens profond de cette phrase est déjà incompréhensible. Le seul moyen d'étouffer cette magie-là, c'est paradoxalement de la forcer à entrer dans un monde encore plus grand, dans lequel vit un dieu créateur : alors on retombe sur un enchaînement de causes et d'effets, et de nouveau, l'ivresse de la gratuité disparaît.

Mais si l'on maintient le mystère, alors tout redevient magique. On pressent la dimension transcendante derrière la poignée de la porte qui tourne, l'eau qui coule du robinet, nos doigts qui se déplient, la lumière du jour. Car il n'existe rien, pas le moindre objet, fût-ce le plus simple et le plus intime, dont nous puissions avoir une compréhension réelle. Ce monde qui s'offre à moi, le voici le miracle. Et le fait que je puisse en parler en disant "je", alors que je n'ai aucune conscience de ce que je suis réellement et du rapport que j'entretiens avec ce monde, c'est un autre aspect du même miracle.

C'est à partir de cette prise de conscience que, sans se raconter d'histoires, sans chercher d'idéologies chez des gourous à droite et à gauche, on peut le mieux réenchanter le monde.


vendredi 30 septembre 2016

Cherche regard neuf sur les choses



Il y a une route. 

C'est une très longue route. Elle chemine entre des arbres nains, aux troncs rendus lisses par les caresses d'innombrables mains. Elle est large, propre et bien balisée. Une superstructure impalpable, qu'on appelle Le Système, s'occupe de la maintenir en bon état ; de sorte que si nous restons entre les marquages au sol, nous éviterons les trous, les bêtes sauvages, mais aussi la solitude, l'angoisse et le doute. Car nous sommes un grand troupeau, et notre chaleur nous rassure.

Pourtant, nous sommes quelques uns à ressentir un trouble, comme un vague à l'âme, une nostalgie. Quelques fois, ça tourne même à l'angoisse : car il nous semble de plus en plus difficile d'entrer en contact avec la forêt. Les fleurs qui poussaient dans les fossés sont mortes d'avoir été trop tripotées, respirées, cueillies, et on les a finalement remplacées par des imitations en plastique. De grosses machines amplifient le chant du matin à l'aide de pompes, d'ampoules colorées et de mégaphones (car notre foule étouffe les sons et cache la lumière). Tant qu'on n'y fait pas trop attention, tout ceci reste un spectacle charmant, dont on profite « en toute sécurité ». Mais ne sonne-t-il pas faux parfois ? Et ne sonne-t-il pas de plus en plus faux ? Bien trop faux pour rester longtemps supportable ?

A mesure que nous avançons, l'environnement prend un drôle d'aspect. J'ai assez d'énergie pour ne pas écouter les fanatiques qui me chuchotent : « Hé, tu veux savoir ce qui te tracasse ? Il n'y a jamais eu de véritable forêt. C'est une histoire que vous avez inventé pour vous rassurer. Ton pressentiment bizarre vient de là : en vérité il n'a jamais rien existé d'autre que cette route, et derrière les rambardes c'est un décor peint. Tout est en plastique, tout est bidon depuis l'origine. » Ces types-là ont cessé de m'effrayer ; la racaille matérialiste ne m'impressionne plus. Mais il y a autre chose : si je me déchausse, c'est du goudron que je sens sous mes pieds. Du beau goudron, propre et tiède, agréable, balayé chaque jour ; mais à la fin, je voudrais de nouveau sentir la terre. Je la sentais autrefois, et je marche aujourd'hui à cinq centimètres au-dessus d'elle.

« Nous devons retrouver la dimension qui nous manque », murmurent des voix parmi la foule. « Nous devons chercher ailleurs que sur cette route. » Et je hoche la tête, et je me dis qu'ils ont raison. Mais ça ne dure pas : car au lieu de passer par-dessus la rambarde et d'ouvrir une voie vers des terres inconnues, armés de leur force créatrice, beaucoup se demandent s'il ne serait pas plutôt envisageable d'élargir la route. D'écrire aux services compétents, sur le ton agressif du touriste qui n'a pas pu voir le panorama promis sur la brochure, et d'exiger qu'ils amènent immédiatement des pelleteuses, des tronçonneuses et des bétonnières pour construire une route secondaire, qui nous permettra d'aller voir de vrais arbres. De vrais arbres, croyez-vous ? Peut-être, mais pas pour longtemps : car les routes amènent les foules, et les foules les clichés, les normes, les baraques à frites sécurisées et les cornets de glace sans gluten, et d'innombrables mains iront caresser les trésors autrefois cachés dans la forêt, et tout cela se changera de nouveau en plastique. Ce n'est pas pour rien si Dalí refusait de se dire surréaliste, ce n'est pas pour rien si Cézanne emmerdait les impressionnistes : même les systèmes marginaux les gênaient dans le rythme de leurs pas.

C'est tragique, mais s'il y a une route il n'y a plus de forêt, et si je veux entrer dans la forêt, il ne peut pas y avoir de route : c'est à dire que je dois y aller tout seul. C'est à dire que c'est mon problème avant d'être celui de la société. C'est à dire encore que je dois ouvrir ma propre voie. Si l'art est intimement lié à la vie, ce que je crois, alors je ne dois plus supporter ces simulacres, cette nourriture en caoutchouc, ces histoires qui ne racontent rien, ces drogues abrutissantes. Mais si je dis : « suivez-moi, nous renverserons ces idoles pétrifiées pour reconquérir la vérité », je me prépare à recréer un système, à couler du goudron, et j'ai perdu avant d'avoir commencé.

Attendez. Je ne veux plus de goudron. Je cherche ma voie pour me souvenir des dieux, car je ne les entends plus chanter depuis la route et je ne sais plus comment les honorer. Le troupeau met une énergie formidable à faire croire qu'une vie sauvage irrigue encore ses rangs, mais ce n'est plus de la vie, c'est une imitation. Ce sont des faussaires qui parlent. Leur vacarme couvre le bruit du vent. Ecoutez leurs cris : tous ces gens qui vous hurlent leur particularité au visage, particularité en série, étiquetée, préfabriquée, montée à la chaîne, vue et revue cent mille fois ; tous ces gens qui veulent avoir l'air sincères et impitoyables de vérité, mais exigent d'abord d'être validés et soutenus par le système ; tous ceux qui n'ont pas le courage de marcher dans les herbes mais crient partout que c'est la faute des Ponts et Chaussées, et vous découragent d'y aller en vous disant que vous risquez gros, ou bien que votre égoïsme encourage le système à ne jamais goudronner. Ils veulent entraîner tout le monde avec eux : ils veulent l'approbation de toute la société avant même d'oser regarder sérieusement une pâquerette.

Leurs désirs semblent antinomiques, mais c'est parce que ce ne sont pas vraiment leurs désirs. Ils se font passer pour ce qu'ils ne sont pas. La vérité, l'amour, la légèreté, jamais ils ne les trouveront sur ces autoroutes à quatre voies où roule le gros des artistes syndiqués, pressés d'inventer des lois, des statuts et des systèmes avant de s'enthousiasmer pour la lumière du matin. Mais c'est parce qu'au fond, même s'ils vous crient le contraire à longueur de temps, ils préfèrent la chaleur du troupeau à la vérité des arbres et du soleil. Jamais ils ne concevront quoi que ce soit d'habité, de vivant, de valable, s'ils posent comme condition de départ d'emmener le plastique et les touristes avec eux. Mais ils ne veulent rien concevoir d'habité : les contrefaçons se vendent mieux.

L'horreur du cliché. Le dégoût de la copie. Ce que je veux fabriquer, je ne veux pas qu'on le trouve dans les stations-service au bord des routes. Ce qu'on entend partout, je n'ai aucune intention de le chanter sur un autre ton pour faire croire que c'est neuf. Je ne veux pas imiter le bruit d'une source à laquelle je n'ai jamais bu ; je veux d'abord voir la source. Et ensuite je la peindrai, pour en raconter la gloire du mieux que je pourrai. C'est la nature sincère que je cherche, et non ces arbres auxquels il manque l'odeur de la sève. Je les ai vus mille fois, ces arbres déprimés, et j'ai dit mille fois qu'ils étaient beaux, mais je ne sais même plus ce que c'est que la beauté.

Je sais que les faussaires parlent plus fort que moi, que leurs poudres brillent et sentent fort. Ils hypnotisent les foules car le vacarme, les dimensions colossales et les couleurs vives les abrutissent, tandis que mes pâquerettes n'intéressent personne. Tant pis. Je ne supporte plus les contrefaçons.

Quand il s'agit de la relation entre la vie et l'art, le système ne m'intéresse pas. J'en connais l'inestimable valeur structurante et protectrice, et la dernière chose que je veuille est de la voir s'effondrer. Je n'ai aucune hostilité envers ce qui existe déjà. Mais, comme un enfant attiré par un bruit dans les fourrés, je veux pouvoir soudain suivre une intuition ; et si j'ai suffisamment travaillé, si mon camouflage est efficace et mon pied suffisamment léger, je pourrai peut-être m'écrier : Regardez, un renard ! Un vrai renard sauvage !  et si des gens m'entendent, ils s'approcheront peut-être, et nous partagerons un instant la complicité de nous savoir vivants, au sein d'un monde plus grand que nous. Quoi d'autre ? Que pourrais-je bien souhaiter de plus ?

Et bien, que si une route devait passer un jour par le coin où j'ai vu un renard, je sois déjà très loin devant, toujours lancé à sa poursuite.


Blaise Jourdan
www.blaisejourdan.com

mercredi 21 septembre 2016

Note rapide sur le libre-arbitre

« Nous ne sommes que nos pensées ; les organes et le corps n'existent que pour les soutenir » : voilà notre cercueil. Et « nos pensées ne sont qu'informations » : voilà le clou qui le referme.

Si je ne décide pas d'une action en pensée, je me crois déterminé : je prétends que ce n'est pas moi qui agis. Si mes organes, mon corps, agissent selon des lois qui ne sont pas celles des pensées mais celles du monde physique, je me crois privé de libre arbitre. C'est pourtant bien mon corps qui agit, mais sous prétexte qu'il n'a pas intégré dans son mouvement cette minuscule sécrétion du cerveau qu'est la pensée consciente, je dis que ce n'était pas moi, et je suis vexé.

Quelle personnalité susceptible et égoïste que ce cerveau « conscient »... Et l'estomac ? N'est-ce pas moi qui digère ? Et les poumons ? N'est-ce pas moi qui inspire, et n'est-ce pas moi qui envoie l'oxygène réveiller mes muscles ? « Non ce n'est pas toi, c'est ton corps » : et voici la trahison révélée.

Le concept de libre-arbitre ne sortirait-il pas d'une erreur d'interprétation de ce qu'est un individu ? Ne viendrait-il pas d'une volonté, non de libérer l'individu, mais plutôt de le restreindre à ce qui en lui est conscient ? Une tentation de le priver de tout ce qui ne passe pas par la pensée consciente, une tentation de dire « tout ceci n'est pas moi, je ne suis ni respiration ni force musculaire ». Et ainsi, en souhaitant être libre, je souhaite aussi qu'il me soit impossible de danser ; car c'est mon corps qui danse, et qui rejette la conscience de côté.

Vouloir le libre-arbitre, s'y accrocher fermement, n'est-ce pas refuser la vie pleine ?


Avec mes joies, avec mes peines, j'ai mâché des quignons de ma terre; et maintenant, la ligne où se fait le juste départ, la ligne au-delà de laquelle je cesse d'être moi pour devenir houle ondulée des collines, la ligne est cachée sous la frondaison de mes veines et de mes artères, dans les branchages de mes muscles, dans l'herbe de mon sang, dans ce grand sang vert qui bout sous la toison des olivaies et sous le poil de ma poitrine.

Jean Giono - Manosque-des-plateaux

dimanche 18 septembre 2016

La société des enfants

Je vois deux sortes de règles du jeu.

Les enfants vivent dans un monde régi par des lois morales, qui sont une création des adultes et les protègent. Ils évoluent dans un univers cadré, où la bonne action est récompensée d'une piécette ou d'un baiser, et la mauvaise punie d'une privation ; un monde où l'on est consolé quand on a mal et quand on a peur. Mais en grandissant, ce monde s'écroule ; ou plutôt, on se rend compte qu'il n'était qu'un monde à l'intérieur d'un monde, une sorte de cocon : le véritable monde ne répond pas à l'appel de l'homme comme les adultes répondent aux enfants. Il est indifférent à la souffrance, il ne console pas spécialement, ne réjouit pas, frappe au hasard, donne et reprend sans raison.

Nous finissons par l'apprendre : la bonté de cœur n'est pas toujours récompensée tandis que la mesquinerie et le calcul paient ; le fort mange le faible, des innocents souffrent et des salauds prospèrent. Incarné dans une avalanche ou un accident d'avion, le hasard fauche des centaines de braves gens. On me répondra sans doute que beaucoup d'enfants le savent déjà, mais il y a tout de même une différence : les enfants le savent et l'oublient, tandis que les adultes n'en sont plus capables. L'arrivée de responsabilités change la perspective, fait passer l'envie de jouer au mariole, commence par teinter doucement les joies d'une sorte d'inquiétude  et avec les années, c'est l'angoisse qui déplie ses ailes.

On ne se protège pas du sort par la morale mais par la raison pratique. On peut considérer les sociétés comme autant de forteresses que les hommes ont fondées pour tenir le hasard et l'incertitude à distance, et rétablir la prédominance des lois morales. Grâce à la justice, le voleur est puni et l'on protège le faible contre le fort.

Les enfants vivent pleinement selon les lois des hommes. L'enfance est l'âge de l'ignorance bienheureuse et de l'interprétation morale du monde.

L'adolescence est l'âge de la transition : l'individu commence à entrevoir l'ombre de l'absurde et se rebelle de toutes ses forces pour continuer à croire que le monde est moral, c'est à dire qu'il est bon. C'est l'âge de la philosophie. C'est l'âge auquel on s'enthousiasme pour les grands systèmes expliquant que le monde n'est pas vraiment amoral, comme il en l'air, mais qu'il existe un principe négatif, un principe malin qui l'empêche de retrouver sa vraie forme.

La condition d'entrée dans l'âge adulte, c'est l'assimilation du caractère imprévisible et tragique du monde. C'est l'âge de la littérature. On découvre que les systèmes philosophiques ne fonctionnent jamais dans les détails car on découvre la nuance, on découvre ce que c'est que d'être un homme. On franchit les murs de la cité, comme dans les romans d'initiation, et on s'aperçoit qu'à l'extérieur, rien n'est certain, rien n'est fixé, et que les lois morales ne valaient qu'à l'intérieur des murs, dans ce petit monde retranché qui se prenait pour la totalité.

Il ne s'agit pas de rejeter la morale, mais d'accepter qu'elle soit une structure humaine à laquelle le monde n'est pas soumis. Or ce passage, notre époque ne le supporte manifestement plus. On peut même se demander si elle est encore capable de le comprendre.



Par-delà le bien et le mal

Lorsque le monde extérieur entre dans la ville, il passe par les portes du hasard et de la tragédie.

Le hasard, c'est l'avalanche ou le tremblement de terre qui engloutissent des dizaines d'innocents, parfois des gens formidables qui disparaissent sans raison. Passée la stupeur, le premier réflexe de l'homme moderne c'est de se tourner vers l'Etat et de lui demander des comptes. Car il nous faut un coupable, il faut que quelqu'un soit responsable ; il nous paraît invraisemblable que la Nature puisse être méchante sans que quelqu'un l'ait provoquée. La fatalité n'existe plus : c'est l'Etat qui a mal géré, c'est l'ingénieur qui a bâclé la conception des immeubles, et si ce n'est rien de tout ça, alors c'est l'Homme qui a provoqué la colère du monde en le polluant. Il faut que quelqu'un ait fait du mal pour que le mal nous revienne : la gratuité nous est insupportable. On confond notre petit monde moral avec les lois absurdes du monde. On raisonne comme des enfants.

La tragédie, c'est le conflit insoluble. C'est Antigone enterrant son frère, contre Créon défendant la cité. C'est aussi les petites tragédies du quotidien, où des gens qui s'aiment ne se comprennent plus. Les deux parties ont raison et tort, la morale est impuissante à trancher le dilemme, et tout se finit par un déchirement.

Avec l'affaire Vincent Lambert, l'opinion publique entre dans l'intimité familiale, et exige qu'une question tragique soit magiquement convertie en problème moral par la grâce de la législation. Il faut que l'Etat tranche, car l'homme moderne ne supporte pas l'incertitude : il lui faut un coupable et une victime. Et l'on rencontre de plus en plus de gens persuadés de tenir la réponse définitive, et devenant littéralement fous de rage si on leur demande de considérer un autre aspect des choses. Non ! Ils s'accrochent fermement à leur idée et refusent d'envisager que le monde puisse être flottant et incertain. Ils se comportent en adolescents.

On peut faire une excellente synthèse avec le dilemme des voitures sans pilote.

Le problème commence à devenir fameux : les concepteurs et techniciens de voitures sans pilote se demandent si, dans des cas très particuliers, il ne faudrait pas programmer la voiture pour se jeter contre un mur et tuer son passager, si cela peut éviter de renverser un groupe de piétons sur la route. On est exactement sur le nœud du problème.

Quand un être humain se retrouve dans la situation où il doit choisir entre jeter sa voiture contre un pylône ou bien renverser un autre être humain sur la route, le choix qu'il fait est trop rapide pour être moral. Ce qui se joue est hasardeux et tragique. Le chauffeur aura des réflexes conditionnés par toute une vie de rencontres et d'expériences. Il réagira en fonction de son environnement immédiat, de ce qui lui passait par la tête juste avant l'accident. Non seulement il est impossible de savoir ce qui se passera, mais il est encore impossible de trouver une issue morale, de dire "il faut qu'il se sacrifie" ou bien "il faut qu'il se sauve".

Par contre, si c'est une machine qui conduit, tout est différent car la machine a le temps de réfléchir. Elle pense mille fois plus vite, analyse mille fois plus vite que le chauffeur. Elle n'est pas influencée par le stress, elle n'a que des données neutres à sa disposition. Mais elle ne peut rien décider tant qu'on n'a pas transformé le choix tragique en un choix moral. Il faut absolument lui dire de ce qu'il est bon de faire : tuer le chauffeur ou tuer le piéton.

L'homme est incapable de répondre à cette question. Il vit sa vie sans savoir.
La machine ne peut pas agir sans réponse à cette question. Sans savoir, elle ne peut rien faire.

Et nous voilà tous à chercher comment tirer le conflit sur le terrain de la moralité. Et voilà que nous cherchons des critères objectifs là où il n'y a que le mystère irréductible de la vie : on peut se baser sur l'âge des deux personnes, et décider de sauver la plus jeune. On peut se baser sur le nombre d'individus qui se trouvent dans la voiture et sur la route, et se livrer à un calcul matériel qui, spontanément, nous paraît répugnant ; car nous ne sommes pas capables de nous passer du tragique.

La seule question, en définitive, est celle-ci : quelle part d'humanité sommes-nous prêts à abandonner pour résoudre le dilemme ? Jusqu'à quel point pouvons-nous nous permettre de penser comme des machines ?



Ne voudriez-vous pas plutôt mourir ?

S'il n'est pas question de critiquer l'entreprise de mise en forme de l'absurde à travers les civilisations, on peut se demander à quel type de société risque de conduire la négation pure et simple du caractère irrationnel du monde et des hommes.

Car l'aveuglement moraliste ne supporte pas la nuance. Il ne supporte pas la légèreté. Dans sa folie, il est persuadé que si le monde tourne mal, c'est qu'un principe extérieur en est la cause. Après tout, il faut bien que le Mal s'explique : par le diable, par la domination bourgeoise, par la corruption capitaliste ou par la méchanceté ontologique du désormais célèbre homme blanc hétérosexuel cis-genre. Dans tous les cas, quelqu'un doit être coupable ; et nos époques matérialistes post-chrétiennes ont un faible pour l'humanité elle-même.

De nouveaux prêtres d'une nouvelle église ont fait leur apparition. Ils sont extrêmement sérieux et solennels. Ils savent qu'ils portent le malheur du monde sur leurs épaules. Incapables d'enseigner aux adolescents que leur réalité n'était qu'un rêve humain, trop humain, les encourageant au contraire dans l'idée qu'il faut trouver la source du hasard et du tragique pour l'éradiquer, ils les empêchent de passer à l'âge adulte. Ils les préparent à devenir des juges aux mines sombres, fatigués, agressifs, toujours prêts à désigner celui en qui brille encore une étincelle d'humanité, et à l'accabler de reproches.

L'humanité est mauvaise, disent les nouveaux prêtres. On leur répondra qu'elle sait parfois faire preuve d'amour ; mais combien pèsent quelques anecdotes face au drame d'être responsable, chaque jour, du travail d'enfants dans des mines de cobalt parce qu'on a acheté un smartphone, et de l'aggravation du réchauffement climatique parce qu'on a laissé la lumière allumée trop tard, et de la souffrance des animaux abattus dans l'industrie alimentaire parce qu'on aime le jambon, et de la désertification parce qu'on s'est rabattu sur le soja, et de la peine causée à une connaissance homosexuelle parce qu'on a fait une blague qui nous a parue drôle ?

La vie est tragique parce qu'il faut bien vivre, et que vivre cause souffrance et drames absolument partout, même quand on ne les voit pas, à des niveaux de perception ou de conscience qui nous sont inconnus. Si l'on est un adulte, on en fait son compte et on vit avec. On assume et on s'en arrange comme on peut. Et l'on joue de légèreté, de comédie et de drame pour y survivre. Et l'on crée pour y survivre. Nous avons l'art pour ne pas mourir de la vérité, écrivait Nietzsche.

Mais si l'on est resté un enfant, que pouvons-nous répondre honnêtement aux prêtres ? On se débat avec de pauvres arguments, on dira qu'on peut trier ses déchets, qu'on peut réduire grandement l'impact négatif de sa vie, on dira qu'on peut apprendre à plaisanter de la bonne façon, mais la vérité est que tout dépend du degré de sensibilité des juges, et que le degré de sensibilité ne cesse d'évoluer en fonction de ce qu'on s'est déjà interdit.

On riait il y a quinze ans de sketches des Inconnus qui scandaliseraient aujourd'hui la plupart des jeunes adultes. Les hiérarchies de valeurs qui nous établissions alors étaient bien trop hiérarchiques pour les êtres subtils que nous sommes devenus. Les blagues sur les femmes, sur les tics régionaux, les "folles" comme on osait encore les appeler, nous horrifient aujourd'hui. Elles sont devenues très graves, car le monde va de plus en plus mal. Et déjà on sent que notre nez devient trop sensible à la légèreté envers les animaux, la hiérarchie naturelle entre eux et nous est de plus en plus insupportable.

Plus une culture devient raffinée, plus sa morale est délicate et précise, affûtée, plus en réalité elle devient tyrannique et moins elle produit des individus capable de créer. Tout l'effraie, tout la dégoûte, et jusqu'à ce qui semble pour d'autres des absurdités. 

Voyez déjà où nous en sommes. Et voyez où nous allons.

Il est de moins en moins possible de discuter. Il est de moins en moins possible d'être léger. Le périmètre de ce dont notre morale nous laisse encore le droit de rire diminue chaque jour. Petit à petit, cette culture élève des individus timides, faibles, au sens où ils n'osent plus rien créer de peur de causer du mal. Comment faut-il faire ? Que quelqu'un nous le dise ! Comment faut-il écrire, que faut-il écrire, comment faut-il parler, de quoi faut-il rire ? Chaque faux pas est observé et trié, noté bon ou mauvais. Et ce n'est pas le faux-pas seul qui est classé, mais l'individu entier, reconnu coupable de l'état du monde. Vous êtes un raciste, monsieur. Vous êtes un salaud, monsieur. Tout irait bien mieux si les gens comme vous...

Ne soyez plus humains, disent nos nouveaux prêtres. Soyez des créatures prévisibles et logiques. Taisez-vous. Respectez les règles qui feront que le monde retrouvera son assiette. Vous pensez mal. Vous vivez mal. Vous êtes le problème.

Pourquoi ne deviendriez-vous pas plutôt des machines ? Soyez des robots. Les robots ne peuvent pas faire la moindre action amorale. Ils sont sages. Les robots échappent totalement au tragique, savez-vous ?

Mais oui. Eux au moins le peuvent. Et ils ont une méthode imparable pour cela : ils sont morts.

vendredi 5 août 2016

L'homme abstrait

La révolution qu'opèrent les Lumières en Europe, c'est celle de l'inversion de Dieu et de l'homme : depuis la plus lointaine antiquité, on avait toujours placé Dieu comme principe fondamental du monde, et décliné l'homme ensuite, comme produit de Dieu.

Et on disait : Dieu préside à tout, il est la source de tout. Il a telle et telle caractéristiques, il est panthéon grec, cosmos, Nature ou Dieu unique, et il veut ceci et cela. Ce qu'il veut, c'est le Bien, et l'homme bon est celui qui suit le Bien commandé par Dieu.

Emmanuel Kant
C'est Kant, le sommet des Lumières, qui inverse définitivement la hiérarchie ; car dans l'esprit des philosophes des XVIIème et XVIIIème siècles, il est impossible, sans tricher, de remonter au-delà de la pensée humaine. Il est impossible de sortir de soi, impossible d'accéder à l'objectivité ; tout est subjectif. C'est l'homme qui ouvre les yeux, découvre le monde, ordonne les choses, les classe, les regroupe en catégories. Tout passe par le filtre de l'esprit humain. C'est l'homme qui décrit Dieu ; et c'est aussi l'homme qui lui fournit ses caractéristiques. Qu'un Dieu existe ou non, ça n'est plus la question. Quoi qu'il en soit, tout commence et tout finit dans l'esprit de l'homme ; et ce Dieu tel que nous l'avons imaginé et défini, c'est bien lui qui est secondaire, qui vient après la pensée humaine.

Cataclysme ! Et ainsi, pour la première fois dans l'histoire de l'humanité, c'est l'homme qui se retrouve propulsé principe fondamental. Conséquence immédiate : il se libère des chaînes de la tyrannie, car à présent, plus aucun chef, plus aucune organisation ne peuvent déclarer : nous avons découvert les principes fondamentaux qui régissent le monde et que tous les hommes doivent suivre. Car le principe fondamental, c'est l'homme lui-même. Le rapport à Dieu devient intime, personnel : il ne peut plus organiser la politique. Et si les hommes se soumettent quand même à un gouvernement, ça n'est plus pour se soumettre à Dieu à travers lui, mais parce qu'ils l'ont voulu et accepté : ils passent entre eux un contrat social tacite.