dimanche 18 mars 2018

La justice et les émotions

Par Anne Lesper

Nous vivons dans un monde surmédiatisé. Toujours devant un écran, nous mangeons de l'info, du buzz et de l'intox avec boulimie, sans regarder sur les quantités ou les dates de péremption. Et plus on en mange, plus on est accro. Pourquoi ? Parce que les médias ont besoin qu'on les regarde pour exister. Ils ont besoin de nous attirer à eux le plus possible, le plus souvent possible et le plus longtemps possible.

Et comment s'y prennent-ils et y arrivent-ils si bien ? Ils nous tiennent par les émotions. Par les sensations, le sensationnel. Et ça fonctionne, alors pourquoi s'en priveraient-ils ? Si on regarde le champ lexical utilisé dans les titres et les lancements des sujets de journaux télévisés, on peut vite se rendre compte qu'ils tournent autour des émotions. "Incroyable", "attendrissant", "saisissant", "spectaculaire", "soulagement", "indignation"...

On consomme de l'info comme on regarde un film au cinéma. Plus rien n'est rationnel. On écoute ses émotions et, de là, on discerne les gentils et les méchants. Et on se fait juge des événements que traverse notre société.

Or, nous avons la chance de vivre en France dans une société démocratique, avec une justice séparée des pouvoirs de l'Etat. Et elle est gouvernée par des lois.

Il fut une époque où nous étions nos propres justiciers. C'était l'époque des tragédies. Seulement, la tragédie mène le héros à sa perte. Toujours. Son honneur, sa colère, sa tristesse, les Dieux, l'obligent à rendre justice lui-même, quitte à mourir ou à perdre tous ceux qu'il aime.

Dans une démocratie, ce que permet la justice c'est d'empêcher que le drame tourne à la tragédie.

Dans le drame, il n'y a pas d'honneur à défendre, de destin auquel on doit faire face, de Dieux que l'on doit honorer. Au tribunal de la démocratie, il y a la victime, l'accusé et le juge. Pas de place pour les Dieux, pas de place pour les émotions. Il y les faits, la loi et le juge pour la faire appliquer. En se substituant au juge de la démocratie avec nos émotions et nos Dieux, on revient à un monde sauvage où chacun agit en fonction de ses propres règles, de ses propres convictions. Retour au chaos.

Les émotions font partie de notre nature, et croire en un dieu ou plusieurs dieux ou aucun est l'affaire de chacun pour soi, mais en aucun cas cela ne doit intervenir dans la justice de la démocratie.

dimanche 10 décembre 2017

Johnny Hallyday

Un million de personnes pour assister à l’hommage à Johnny Hallyday, à l’église de la Madeleine. Qui d’autre pourrait provoquer un tel élan à travers le pays entier ? Zidane peut-être, et encore.

Depuis hier matin, je ne cesse de voir passer sur les réseaux sociaux des messages pleins de fiel, venant surtout de gens de gauche, qui rappelent que Johnny ne payait pas ses impôts en France, que les gens sont des moutons qu’on peut rouler dans la farine en leur chantant des chansons, et qu’en pleurant Johnny Hallyday, ils valident un système oppressif qui est l’origine de tous leurs malheurs.

Etonnante leçon : cette gauche lourde, aigrie, stérile, qui est incapable de parler de Johnny autrement que comme un exilé fiscal, montre qu’on peut avoir la défense du « peuple » à la bouche toute la journée, sans pour autant avoir la moindre idée de ce qu’est vraiment le peuple, ni de ce qui constitue pour lui un Français. Jean-Philippe Smet vivait à Los Angeles, a eu des démêlés avec le fisc dès les années 70, et payait ses impôts en Suisse et aux Etats-Unis depuis plus de dix ans. Pourtant Johnny était français, et des gens, beaucoup de gens, énormément de gens l’aimaient et puisaient joie et leçons dans ses chansons. Il faut vraiment être coupé du pays, bouffé par son aigreur et sa bile, pour ne pas le comprendre.

Il m’était sympathique, mais je connaissais très mal Johnny Hallyday. En revanche je me sais français, et voilà qu’hier, par une alchimie bizarre, je me suis trouvé proche de ce million d’autres Français amoureux de lui, venus se recueillir près de son cercueil. L’émotion m’a pris. Son nom signifiait quelque chose de superficiel et de profond ; quelque chose à quoi j’ai été exposé aussi, malgré moi, sans le savoir, par le seul fait de vivre au milieu de ces gens. Ce quelque chose, j’en ai senti l’écho hier, et soudain c’est comme si moi aussi, j’avais connu et aimé Johnny. Seuls le ressentiment, la bile, l’aigreur envers mon entourage, l’amertume envers ma propre vie, ma vie d’aujourd’hui et d’hier, auraient pu m’empêcher de le comprendre. Alors j’aurais inventé n’importe quel prétexte, l’exil fiscal ou la boisson, et, comme ces gens de gauche qui croient défendre le peuple, j’aurais dit : « bande de beaufs, bande de moutons, bande de demeurés. »

Mais non. Je suis reconnaissant envers tout ce qui, au cours de ma vie, m’a permis de ne pas me trouver dans cette situation. Je suis reconnaissant d’avoir été ému malgré moi par la mort de Johnny Hallyday.

jeudi 2 mars 2017

C'est pas moi, c'est les autres

C'est à croire que le ressentiment est devenu le principal axe d'interprétation du monde.

Je lis le mot "discrimination" un million de fois par jour, dans des journaux ou des articles de blog qui sont tous exactement les mêmes, qui racontent tous exactement la même chose. Hier, nouvelle invention, c'était la "discrimination liée au fait d'être parent", et à l'intérieur de cette discrimination, un type se plaignait d'une autre discrimination, celle qui discriminait les pères par rapport aux mères. Et bien sûr, spectacle consternant, les commentaires de l'article étaient le lieu d'une lutte entre hommes et femmes, celles-ci répondant qu'en réalité, c'étaient les mères qui étaient discriminées par rapport aux pères, à l'intérieur de cette discrimination globale liée au fait d'être parent.

Est-ce que tout ce bordel est sincère, est-ce que c'est un jeu, ou bien est-ce de l'hypersensibilité ?

Quand on fait un pas en arrière pour voir le tableau, c'est à désespérer. La France est devenue un pays globalement traversé de ressentiment, un pays de jalousie, de mesquineries, où l'on ne sait pratiquement plus que réagir, et jamais créer (ou bien l'on fait semblant de créer, en copiant un truc à la mode dont on change la couleur, et un faux public se mystifie lui-même en feignant de trouver ça fantastique et l'oublie sitôt après avoir détourné les yeux). Je participe de moins en moins à des conversations, ces conversations qui me nourrissaient autrefois et dont je tirais plaisir par l'écoute d'autres points de vue que le mien ; et je suis de plus en plus pris à parti dans des interpellations, des discours graves et agressifs, tenus par des militants qui s'énervent, se raidissent sur leurs ergots, et où le point de vue différent est traité comme un argument à réfuter.

Je crois qu'on adore la possibilité que ce monde nous offre de nous prendre pour des génies d'humanité, des génies de tendresse et de sagesse, mais empêchés par le système. Nous sommes tous des agneaux, bien sûr, nous sommes tous absolument géniaux, c'est le système qui nous oblige à devenir agressifs et railleurs. On adore chicaner sur l'oppression qui oppresse, la discrimination qui discrimine, jusque dans la coiffure d'untel qui est une agression passive, et on cherche la douleur au quotidien, on la travaille, on en dégage les angles, et c'est dans son exposition et dans la recherche des coupables qu'on investit toutes nos forces créatrices.

Il faut voir Twitter, c'est édifiant : Lacrimosa toute la journée. C'est le ressentiment qui nous inspire, qui nous donne envie de nous lever le matin pour combattre les fascistes, les communistes, tous ces salauds. Où est le positif, où est la joie ? Chez Alexandre Jardin et son mouvement Bleu Blanc Zèbre, je l'ai brièvement cru (mais ses dernières interventions télé montrent qu'en réalité, il se complaît lui aussi dans la comédie ressentimentale). Ou bien à l'étranger. Mais en France ? Pas de joie, non ! trop légère la joie, quand il se passe tant de choses si graves. D'ailleurs, 87% des demandes mondiales de censure de tweets proviennent de France. Prenez un instant pour avaler : quatre-vingt-sept pourcents. C'est de l'hyper-vigilance antifasciste ou de l'hypersensibilité ?

Existe-t-il seulement un endroit où l'on peut encore se rendre, en France, sans entendre les caquètements de la foule en train de chercher qui accuser aujourd'hui, et comment ? Je sais que oui, bien sûr, et j'exagère l'ampleur du phénomène en dehors des réseaux, mais enfin il faut bien que je dise quelque part que l'eau monte... Car je doute que ce soit une civilisation d'avenir, celle dont la passion vitale est de détecter des discriminations à l'intérieur de discriminations discriminantes, alors que tous les jours pourtant, il y a la belle vie dehors.

Sur quoi, Abd Al Malik :


mercredi 22 février 2017

L'art contre le ressentiment

Céline


Mon grand-père adorait Louis-Ferdinand Céline.

Il était Juif, il avait connu le statut des Juifs en France, avait perdu son emploi d'avocat sous l'Occupation, mais il adorait Céline. Et si l'on abordait avec lui la question qui fâche, si on lui demandait comment il s'arrangeait de son antisémitisme, ce qu'il faisait des pages délirantes de Bagatelle pour un massacre, il ne se démontait pas : il répondait que Céline ne pensait pas ce qu'il écrivait, que c'était de la provocation. Il ne pouvait pas envisager le contraire.

Je n'ai pas lu Bagatelle pour un massacre, seulement des extraits ; mais ils m'ont suffi. J'aurais aimé donner raison à mon grand-père, mais je n'y ai senti aucune ironie. Et s'il y en a une, je n'en vois pas l'intérêt. C'est atroce.

Si je raconte cela c'est pour dire que, vraisemblablement, mon grand-père s'était fabriqué une version personnelle de Céline, pour laquelle il pouvait, sinon avoir de la sympathie, du moins éprouver une certaine proximité. Peut-être ne pensait-il pas vraiment que Céline faisait de la provocation. Mais il se laissait le croire, et entretenait avec son fantôme et ses œuvres une relation apaisée. Je veux dire par là que s'il avait rencontré Céline au coin d'une rue, il ne l'aurait pas évité et n'aurait pas été mal à l'aise. Je connais mon grand-père : il lui aurait sans doute parlé de littérature.

De nos jours, cette idée devient inconcevable. De nos jours, on imagine qu'un Juif croisant Céline au coin d'une rue devrait plutôt lui casser la gueule, comme s'il était soudain réduit à sa seule identité juive, réduit à n'être plus que ça : un Juif ; forcé à devenir pour un instant le représentant symbolique d'un peuple qu'il n'est pas.

C'est exactement ce qui est arrivé au judoka Teddy Riner, aux jeux olympiques de 2012, lorsque, après avoir remporté la médaille d'or, il est allé s'agenouiller devant son entraîneur pour embrasser ses chaussures. Riner expliquerait plus tard qu'il s'agissait d'une sorte de pari superstitieux entre eux (si je gagne, je te baise les pieds devant tout le monde). Mais il se trouvait que l'entraîneur était blanc, et Riner noir. Et alors, un étrange mouvement de protestation s'était élevé devant ce spectacle : plusieurs représentants d'associations antiracistes avaient manifesté leur malaise, ou bien s'étaient franchement scandalisés de voir ainsi un noir s'agenouiller devant un blanc. Ces gens n'étaient manifestement plus capables de voir seulement deux hommes, deux camarades heureux de leur victoire commune et partageant un instant de complicité : leur couleur de peau passait en premier, avant même leur humanité. Teddy Riner, à cet instant, n'aurait pas dû être Teddy Riner, mais le noir symbolique, représentant de tout un peuple réduit à sa seule dimension de peuple esclave. Honnêtement, je continue de trouver ces réactions abominables, écoeurantes. On peut faire mieux que ça, on peut s'élever au-dessus de ça.

jeudi 5 janvier 2017

De la magie

La magie c'est ce qui ne peut aucunement s'expliquer. A partir du moment où un phénomène quelconque peut être situé dans une chaîne de causalité, il n'est plus magique, on l'a rationalisé.

Un magicien qui fait sortir un lapin d'un chapeau, ça n'est magique qu'à condition qu'il n'y ait aucune explication ; que le lapin n'ait pas été caché dans le chapeau mais qu'il sorte véritablement de l'air, matérialisé à partir de rien.

Mieux, pour parler véritablement de magie il faudrait que le magicien lui-même ne sache pas comment il s'y est pris. Car admettons qu'un homme puisse matérialiser un lapin par la force de sa volonté : un tel prodige serait certainement qualifié d'abord de magique, car nous ne sommes pas habitués à voir notre monde fonctionner ainsi. Mais ce qui nous trouble, en vérité, c'est uniquement ce caractère inhabituel : en lui-même, le phénomène aurait vite fait de ne plus nous surprendre si on l'observait fréquemment. Car il n'est pas magique en soi : nous savons qu'il est lié à la volonté du magicien, donc qu'il a bel et bien une cause... On peut le situer dans une chaîne de causalité, et pour cette seule raison, le ver est déjà dans le fruit : il cessera un jour de nous paraître magique, comme ont cessé de l'être les coups de tonnerre, les aurores boréales et les feux follets.

Laissez donc passer quelques années, et étudiez sérieusement ce phénomène de matérialisation de lapin par la volonté : à la fin, vous aurez créé une science. Vous saurez comment ça marche. Vous aurez déduit des lois, vous saurez quelle formule on doit prononcer, comment faire apparaître deux lapins plutôt qu'un seul... et le sentiment magique aura disparu. Vous connaîtrez le mécanisme à fond, et il vous semblera aussi normal, aussi plat et mécanique que le roulement d'une bille sur un plan incliné.

Le vrai phénomène magique, c'est celui qu'on ne peut jamais comprendre, sur lequel la raison ne peut trouver aucune prise. Ce serait un phénomène dont les lois de fonctionnement changeraient du tout au tout aussitôt qu'on aurait commencé à les décrire. Un effet sans cause, gratuit, réellement hasardeux, c'est à dire indépendant de tout objet, de toute intention, de toute loi.

A première vue c'est impossible. Le monde étant traversé de part en part par la loi de causalité, on ne peut rien concevoir qui y échappe : ni phénomène matériel, ni acte, ni émotion. Rien n'arrive sans cause. On sait même qu'il est impossible à un être humain d'énoncer une série de chiffres totalement aléatoires : on y retrouve toujours des séquences inconscientes.

A première vue c'est impossible... Du moins à l'intérieur du monde. Car s'il y a bien quelque chose de vraiment insaisissable, quelque chose qui dépasse pour toujours le pouvoir de la raison, ce n'est pas un phénomène appartenant au monde, mais le fait même qu'il y ait un monde. La seule source de magie qui nous soit accessible, c'est celle qui fait que lorsqu'on ouvre les yeux, un monde se déploie devant nous : gratuitement, sans aucune raison, sans cause, sans explication. "J'existe, et le monde existe" : voilà tout ce que nous pouvons en dire, et le sens profond de cette phrase est déjà incompréhensible. Le seul moyen d'étouffer cette magie-là, c'est paradoxalement de la forcer à entrer dans un monde encore plus grand, dans lequel vit un dieu créateur : alors on retombe sur un enchaînement de causes et d'effets, et de nouveau, l'ivresse de la gratuité disparaît.

Mais si l'on maintient le mystère, alors tout redevient magique. On pressent la dimension transcendante derrière la poignée de la porte qui tourne, l'eau qui coule du robinet, nos doigts qui se déplient, la lumière du jour. Car il n'existe rien, pas le moindre objet, fût-ce le plus simple et le plus intime, dont nous puissions avoir une compréhension réelle. Ce monde qui s'offre à moi, le voici le miracle. Et le fait que je puisse en parler en disant "je", alors que je n'ai aucune conscience de ce que je suis réellement et du rapport que j'entretiens avec ce monde, c'est un autre aspect du même miracle.

C'est à partir de cette prise de conscience que, sans se raconter d'histoires, sans chercher d'idéologies chez des gourous à droite et à gauche, on peut le mieux réenchanter le monde.


vendredi 30 septembre 2016

Cherche regard neuf sur les choses



Il y a une route. 

C'est une très longue route. Elle chemine entre des arbres nains, aux troncs rendus lisses par les caresses d'innombrables mains. Elle est large, propre et bien balisée. Une superstructure impalpable, qu'on appelle Le Système, s'occupe de la maintenir en bon état ; de sorte que si nous restons entre les marquages au sol, nous éviterons les trous, les bêtes sauvages, mais aussi la solitude, l'angoisse et le doute. Car nous sommes un grand troupeau, et notre chaleur nous rassure.

Pourtant, nous sommes quelques uns à ressentir un trouble, comme un vague à l'âme, une nostalgie. Quelques fois, ça tourne même à l'angoisse : car il nous semble de plus en plus difficile d'entrer en contact avec la forêt. Les fleurs qui poussaient dans les fossés sont mortes d'avoir été trop tripotées, respirées, cueillies, et on les a finalement remplacées par des imitations en plastique. De grosses machines amplifient le chant du matin à l'aide de pompes, d'ampoules colorées et de mégaphones (car notre foule étouffe les sons et cache la lumière). Tant qu'on n'y fait pas trop attention, tout ceci reste un spectacle charmant, dont on profite « en toute sécurité ». Mais ne sonne-t-il pas faux parfois ? Et ne sonne-t-il pas de plus en plus faux ? Bien trop faux pour rester longtemps supportable ?

A mesure que nous avançons, l'environnement prend un drôle d'aspect. J'ai assez d'énergie pour ne pas écouter les fanatiques qui me chuchotent : « Hé, tu veux savoir ce qui te tracasse ? Il n'y a jamais eu de véritable forêt. C'est une histoire que vous avez inventé pour vous rassurer. Ton pressentiment bizarre vient de là : en vérité il n'a jamais rien existé d'autre que cette route, et derrière les rambardes c'est un décor peint. Tout est en plastique, tout est bidon depuis l'origine. » Ces types-là ont cessé de m'effrayer ; la racaille matérialiste ne m'impressionne plus. Mais il y a autre chose : si je me déchausse, c'est du goudron que je sens sous mes pieds. Du beau goudron, propre et tiède, agréable, balayé chaque jour ; mais à la fin, je voudrais de nouveau sentir la terre. Je la sentais autrefois, et je marche aujourd'hui à cinq centimètres au-dessus d'elle.

« Nous devons retrouver la dimension qui nous manque », murmurent des voix parmi la foule. « Nous devons chercher ailleurs que sur cette route. » Et je hoche la tête, et je me dis qu'ils ont raison. Mais ça ne dure pas : car au lieu de passer par-dessus la rambarde et d'ouvrir une voie vers des terres inconnues, armés de leur force créatrice, beaucoup se demandent s'il ne serait pas plutôt envisageable d'élargir la route. D'écrire aux services compétents, sur le ton agressif du touriste qui n'a pas pu voir le panorama promis sur la brochure, et d'exiger qu'ils amènent immédiatement des pelleteuses, des tronçonneuses et des bétonnières pour construire une route secondaire, qui nous permettra d'aller voir de vrais arbres. De vrais arbres, croyez-vous ? Peut-être, mais pas pour longtemps : car les routes amènent les foules, et les foules les clichés, les normes, les baraques à frites sécurisées et les cornets de glace sans gluten, et d'innombrables mains iront caresser les trésors autrefois cachés dans la forêt, et tout cela se changera de nouveau en plastique. Ce n'est pas pour rien si Dalí refusait de se dire surréaliste, ce n'est pas pour rien si Cézanne emmerdait les impressionnistes : même les systèmes marginaux les gênaient dans le rythme de leurs pas.

C'est tragique, mais s'il y a une route il n'y a plus de forêt, et si je veux entrer dans la forêt, il ne peut pas y avoir de route : c'est à dire que je dois y aller tout seul. C'est à dire que c'est mon problème avant d'être celui de la société. C'est à dire encore que je dois ouvrir ma propre voie. Si l'art est intimement lié à la vie, ce que je crois, alors je ne dois plus supporter ces simulacres, cette nourriture en caoutchouc, ces histoires qui ne racontent rien, ces drogues abrutissantes. Mais si je dis : « suivez-moi, nous renverserons ces idoles pétrifiées pour reconquérir la vérité », je me prépare à recréer un système, à couler du goudron, et j'ai perdu avant d'avoir commencé.

Attendez. Je ne veux plus de goudron. Je cherche ma voie pour me souvenir des dieux, car je ne les entends plus chanter depuis la route et je ne sais plus comment les honorer. Le troupeau met une énergie formidable à faire croire qu'une vie sauvage irrigue encore ses rangs, mais ce n'est plus de la vie, c'est une imitation. Ce sont des faussaires qui parlent. Leur vacarme couvre le bruit du vent. Ecoutez leurs cris : tous ces gens qui vous hurlent leur particularité au visage, particularité en série, étiquetée, préfabriquée, montée à la chaîne, vue et revue cent mille fois ; tous ces gens qui veulent avoir l'air sincères et impitoyables de vérité, mais exigent d'abord d'être validés et soutenus par le système ; tous ceux qui n'ont pas le courage de marcher dans les herbes mais crient partout que c'est la faute des Ponts et Chaussées, et vous découragent d'y aller en vous disant que vous risquez gros, ou bien que votre égoïsme encourage le système à ne jamais goudronner. Ils veulent entraîner tout le monde avec eux : ils veulent l'approbation de toute la société avant même d'oser regarder sérieusement une pâquerette.

Leurs désirs semblent antinomiques, mais c'est parce que ce ne sont pas vraiment leurs désirs. Ils se font passer pour ce qu'ils ne sont pas. La vérité, l'amour, la légèreté, jamais ils ne les trouveront sur ces autoroutes à quatre voies où roule le gros des artistes syndiqués, pressés d'inventer des lois, des statuts et des systèmes avant de s'enthousiasmer pour la lumière du matin. Mais c'est parce qu'au fond, même s'ils vous crient le contraire à longueur de temps, ils préfèrent la chaleur du troupeau à la vérité des arbres et du soleil. Jamais ils ne concevront quoi que ce soit d'habité, de vivant, de valable, s'ils posent comme condition de départ d'emmener le plastique et les touristes avec eux. Mais ils ne veulent rien concevoir d'habité : les contrefaçons se vendent mieux.

L'horreur du cliché. Le dégoût de la copie. Ce que je veux fabriquer, je ne veux pas qu'on le trouve dans les stations-service au bord des routes. Ce qu'on entend partout, je n'ai aucune intention de le chanter sur un autre ton pour faire croire que c'est neuf. Je ne veux pas imiter le bruit d'une source à laquelle je n'ai jamais bu ; je veux d'abord voir la source. Et ensuite je la peindrai, pour en raconter la gloire du mieux que je pourrai. C'est la nature sincère que je cherche, et non ces arbres auxquels il manque l'odeur de la sève. Je les ai vus mille fois, ces arbres déprimés, et j'ai dit mille fois qu'ils étaient beaux, mais je ne sais même plus ce que c'est que la beauté.

Je sais que les faussaires parlent plus fort que moi, que leurs poudres brillent et sentent fort. Ils hypnotisent les foules car le vacarme, les dimensions colossales et les couleurs vives les abrutissent, tandis que mes pâquerettes n'intéressent personne. Tant pis. Je ne supporte plus les contrefaçons.

Quand il s'agit de la relation entre la vie et l'art, le système ne m'intéresse pas. J'en connais l'inestimable valeur structurante et protectrice, et la dernière chose que je veuille est de la voir s'effondrer. Je n'ai aucune hostilité envers ce qui existe déjà. Mais, comme un enfant attiré par un bruit dans les fourrés, je veux pouvoir soudain suivre une intuition ; et si j'ai suffisamment travaillé, si mon camouflage est efficace et mon pied suffisamment léger, je pourrai peut-être m'écrier : Regardez, un renard ! Un vrai renard sauvage !  et si des gens m'entendent, ils s'approcheront peut-être, et nous partagerons un instant la complicité de nous savoir vivants, au sein d'un monde plus grand que nous. Quoi d'autre ? Que pourrais-je bien souhaiter de plus ?

Et bien, que si une route devait passer un jour par le coin où j'ai vu un renard, je sois déjà très loin devant, toujours lancé à sa poursuite.


Blaise Jourdan
www.blaisejourdan.com

mercredi 21 septembre 2016

Note rapide sur le libre-arbitre

« Nous ne sommes que nos pensées ; les organes et le corps n'existent que pour les soutenir » : voilà notre cercueil. Et « nos pensées ne sont qu'informations » : voilà le clou qui le referme.

Si je ne décide pas d'une action en pensée, je me crois déterminé : je prétends que ce n'est pas moi qui agis. Si mes organes, mon corps, agissent selon des lois qui ne sont pas celles des pensées mais celles du monde physique, je me crois privé de libre arbitre. C'est pourtant bien mon corps qui agit, mais sous prétexte qu'il n'a pas intégré dans son mouvement cette minuscule sécrétion du cerveau qu'est la pensée consciente, je dis que ce n'était pas moi, et je suis vexé.

Quelle personnalité susceptible et égoïste que ce cerveau « conscient »... Et l'estomac ? N'est-ce pas moi qui digère ? Et les poumons ? N'est-ce pas moi qui inspire, et n'est-ce pas moi qui envoie l'oxygène réveiller mes muscles ? « Non ce n'est pas toi, c'est ton corps » : et voici la trahison révélée.

Le concept de libre-arbitre ne sortirait-il pas d'une erreur d'interprétation de ce qu'est un individu ? Ne viendrait-il pas d'une volonté, non de libérer l'individu, mais plutôt de le restreindre à ce qui en lui est conscient ? Une tentation de le priver de tout ce qui ne passe pas par la pensée consciente, une tentation de dire « tout ceci n'est pas moi, je ne suis ni respiration ni force musculaire ». Et ainsi, en souhaitant être libre, je souhaite aussi qu'il me soit impossible de danser ; car c'est mon corps qui danse, et qui rejette la conscience de côté.

Vouloir le libre-arbitre, s'y accrocher fermement, n'est-ce pas refuser la vie pleine ?


Avec mes joies, avec mes peines, j'ai mâché des quignons de ma terre; et maintenant, la ligne où se fait le juste départ, la ligne au-delà de laquelle je cesse d'être moi pour devenir houle ondulée des collines, la ligne est cachée sous la frondaison de mes veines et de mes artères, dans les branchages de mes muscles, dans l'herbe de mon sang, dans ce grand sang vert qui bout sous la toison des olivaies et sous le poil de ma poitrine.

Jean Giono - Manosque-des-plateaux